mercredi 16 avril 2008

5) Trudeau et ses copains


Les révélations que nous devons à Esther Delisle à propos de Trudeau le réhabilitent à mes yeux : je comprends davantage maintenant son attitude envers le nationalisme québécois et les décisions qu’il prit au moment de la Crise d’octobre. C’est qu’il savait, ou croyait savoir à qui il avait affaire. Comme il avait fort bien connu les nationalistes des années trente et quarante, comme il avait fait partie de la joyeuse bande de carabins, on peut comprendre ses réticences devant la montée du séparatisme dans les années soixante.

Devenu allergique à la notion d’État-Nation à laquelle il avait adhéré lui-même jusque dans les années quarante, il ne pouvait concevoir, ce buté, que le nationalisme pût être démocratique et ouvert sur le monde. Dès le début de la montée du séparatisme, il vit donc venir le danger du côté des Chaloult, des Barbeau ; il ne le vit venir que tardivement du côté des Gagnon, des Chartrand.

C’est que Trudeau se considérait comme un homme de gauche. Je croisqu’il en était un : il n’y a qu’à examiner les politiques économiques de son gouvernement pendant la décennie soixante-dix. Homme de gauche et, à sa manière, ultra-nationaliste : la FIRA (Agence de tamisage des investissements étrangers) en est un exemple frappant. Homme de gauche et larron en foire : il se ridiculisait en se promenant bras dessus bras dessous avec le dictateur Castro. Quelle piteuse exhibition de pseudo-ouverture sur le monde !

Mais n’accablons pas trop Pierre Elliott Trudeau : il arrivait couramment, à l’époque (Trudeau n’était pas le seul), que les dirigeants des pays occidentaux, pour plaire à la gauche pantouflarde du monde libéral, aillent fumer un cigare, boire un pot, grignoter des petits fours dans les coquetels en bavardant avec les tyrans des pays communistes. Au mépris, bien sûr, des peuples opprimés par les susdits tortionnaires. Le millionnaire d’Outremont souriant devant les caméras en compagnie du pote-en-tas cubain, quel histrionisme !

Chez nous, Trudeau-le-borgne n’avait pas vu, ou n’avait vu que tardivement, que les assises idéologiques du séparatisme québécois avaient lentement glissé de la droite vers la gauche, que le nationalisme anti-libéral s’était refait une nouvelle virginité en reprisant par-dessus ses vieilles plaies un hymen marxiste-léniniste.

Et le voilà qui se fait tout miel avec le maître absolu d’une île qui a déjà accompli la révolution nationale et socialiste que désiraient de toutes leurs bombes et de tous leurs manifestes les felquistes qu’il avait combattus lui-même en abolissant les libertés civiles ?

La situation ne manque pas d’ironie. Ainsi, au moment même où Trudeau et Castro se font des mamours, des felquistes en exil moisissent et déchantent dans l’île. On les avait d’ailleurs éloignés de la scène, en même temps que les éléments suspects du peuple cubain (c’est-à-dire le peuple cubain), des tréteaux sur lesquels le Lider Maximo et le Premier ministre démocratiquement élu du Canada allaient se donner en spectacle. Si vous n’y voyez pas de contradiction, moi j’y vois matière à réflexion.

Tiens... ça me rappelle un petit fait raconté par Louise Lanctôt (une des exilés). Lors d’un voyage à Cuba, une vieille connaissance de Trudeau, Michel Chartrand, lui reprochera (à la Lanctôt) de se complaire dans la déprime plutôt que de collaborer à la construction du socialisme à Cuba.

Ha ! Ha ! Ha ! Ce qu’il a pu en proférer des sottises dans sa vie, Chartrand ! Trudeau était l’ami du dictateur ? Chartrand était le camarade de la dictature ! On fera un jour à Michel Chartrand, j’en parierais ma chemise rouge, des funérailles nationales ! Soit, quelques esprits chagrins lui feront peut-être le reproche d’avoir jadis admiré le régime de Salazar, mais qui osera lui tenir rigueur de tous ses gestes et déclarations favorables aux bienfaits promis du socialisme, dont on sait les dégâts qu’ils a causés dans les pays où il a sévi ?

Chartrand, s’il a toujours agi, pour combattre le capitalisme, dans les limites de la légalité du pays capitaliste où il (Chartrand) sévissait, a quand même prêché la pire des solutions : le socialisme ! Libre à lui ! On ne dicte pas sa conduite ni son discours à un Michel Chartrand, c’est lui qui les dicte aux autres. Voici une déclaration ayant suivi l’explosion de la bombe du FLQ à la Bourse de Montréal :

Les terroristes n’ont pas engendré la violence, c’est elle qui les a engendrés. Il y en a parmi eux qui ne font que se défendre contre la violence qu’on nous impose depuis des générations. Cette violence, c’est celle du système capitaliste qui oblige les travailleurs à vivre dans la pauvreté, qui les accule à l’insécurité et au chômage. Ce qu’il faut, c’est faire la révolution. C’est détruire le système capitaliste et réorganiser l’économie en fonction des besoins du peuple. La CSN à Montréal va aider tous les contestataires, protestataires et révolutionnaires qui ont les mêmes objectifs que nous. (
1)

Les besoins du peuple ? Oui, les besoins du peuple ! Comme en URSS, comme à Cuba ! Mais ne soyons pas trop sévère(s) : Chartrand-le-révolutionnaire a tout autant droit à notre indulgence que Trudeau-l’histrion, que Roux-le-pelé-le-galeux-d’où-nous-vient-tout-le-mal.

Droit à notre indulgence, mais pas à plus d’indulgence que ses vieux camarades ! Vous croyez que c’est mieux, vous, de prêcher (même en demeurant à l’intérieur de la légalité) pour la dictature d’extrême gauche que pour la dictature d’extrême droite ? Oui, vous le croyez. C’est que lorsqu’on souffre d’imprégnation fasciste mais qu’on prêche du côté gauche de la chaire anti-libérale, on travaille toujours, croyez-vous, on oeuvre !... pour le bien (futur) du peuple. Aussi canonisera-t-on un jour Michel Chartrand, après lui avoir fait, grâce à vous, des funérailles nationales où l’on aura chanté syndicalement ses louanges.

Vous croyez que je charrie ? Je ne charrie pas ! Combien de politiciens, de professeurs, d’historiens aujourd’hui rassis et plus du tout fanatiques, ont défendu naguère le totalitarisme de gauche ? Combien ont milité dans des mouvements d’extrême gauche prônant et préparant la Révolution ? Leur en tient-on rigueur ? Non : on les en félicite !

Au pire, quand on évoque les groupuscules gogauchistes (
2) ce n’est que pour s’en moquer. Il y en a même qui se servent de l’extrême gauche des années soixante-dix pour banaliser l’extrême droite des années trente :

On peut comparer la droite des années 30 à la gauche des années 60 et 70. À l’extrême de ces mouvements se trouvent les marginaux (le parti d’Adrien Arcand, les groupes marxistes-léninistes), qui ne sont guère nombreux, chacun à leur époque, mais dont les idées sont largement diffusées et influencent l’opinion. Qui a oublié les manifestes marxisants publiés par les trois grandes centrales syndicales dans les années 70 ? Quand on propose cette analogie aux historiens, elle rallie aussi bien René Durocher qu’Esther Delisle. (
3)

Si on applique à cette proposition (que par ailleurs j’endosse) ce que j’appelle l’ « effet Delisle », il ressort du propos de l’auteur que, détectant des marxistes québécois dans le Québec des années soixante-dix (présents même dans les grandes centrales syndicales), il accuse tout le Québec des années soixante-dix d’avoir été communiste ! L’infâme ! Tous fascistes en 1940 (dixit Delisle), les Canadiens français sont tous devenus communistes en 1970 (dixit Chartrand). J’espère qu’il se trouvera quelque part un héritier spirituel de Gary Caldwell pour décortiquer les grossières prétentions de Luc Chartrand et démontrer que sa thèse constitue une forme de « délire ».

Mais soyons un peu sérieux. Si une candidate au doctorat présentait en 2002 à l’Université Laval une thèse de doctorat portant sur les agitateurs et polygraphes communistes québécois des années soixante et soixante-dix, croyez-vous qu’elle provoquerait les mêmes levers de bouclier qu’Esther Delisle en 1992 ?

Pas une maudite miette ! On n’en ferait pas un plat ; on n’en parlerait sans doute même pas ! Car dans la mémoire hémiplégique des bien-pensants de l’intelligentsia québécoise, l’interdit ne fonctionne que d’un bord. Les vieux staliniens, les vieux trotskystes, les vieux maoïstes peuvent dormir sur leurs deux oreilles de vieux sourdingues : on ne les condamnerait que si on apprenait par inadvertance qu’ils ont été franquistes vingt ans avant de devenir castristes. Et encore ne leur en tiendrait-on vraiment rigueur que s’ils sont fédéralistes en 2002.

Ainsi, la malheureuse candidate au doctorat qui aura mis au jour les turpitudes passées des nationalistes d’aujourd’hui ne se verra-t-elle opposer qu’un haussement d’épaules et n’aura-t-elle à affronter que des soupirs de lassitude. (
4)

La vérité n’est qu’à moitié interdite. Malheureusement pour elle, mais heureusement pour la vérité, Esther Delisle a gratté le bobo du bord où ça fait mal.


[1] Louis Fournier, Le FLQ : Histoire d’un mouvement clandestin, p. 199.

[2] Le mot « groupuscules » est réducteur, l’épithète « gogauchiste » un peu trop tendre. Quelques groupes étaient solidement organisés et leurs menbres ne faisaient pas que jaser de Révolution dans des salons capitonnés. Que l’on songe seulement à La Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada (qui deviendra le Parti communiste ouvrier), à En lutte !, à certains mouvements trotskistes, comme le Groupe socialiste des travailleurs du Québec (note ajoutée en 2008).

[3] Luc Chartrand, op. cit.

[4] Depuis que ces lignes ont été écrites, quelque lumière nouvelle a été jetée sur les mouvements d’extrême-gauche qui pullulèrent au Québec entre les années soixante et quatre-vingt. Je songe plus particulièrement au film Il était une fois... le Québec rouge, deMarcel Simard, au dossier publié dans le Bulletin d’histoire politique de l’Uqam (Vol. 13 no 1) Histoire du mouvement marxiste-léniniste au Québec, à l’essai de Jean-Philippe Warren, Ils voulaient changer le monde. Ces travaux ont évidemment provoqué d’autres réactions que le simple je-m’en-foutisme anticipé (de manière volontairement ironique) dans mon texte (note ajoutée en 2008).

3 commentaires:

Mathieu a dit…

Votre article va aussi dans le sens de celui de Martin Masse.

Il semble être difficile de demeurer national-socialiste ou nationaliste et socialiste (dit séparément) après la lecture de ce livre...

Il y a là des personnes influentes (ex. Chartrand) avec pour volonté de mettre fin aux libertés des gens (des anti-libéralistes aigüs), peu importe que ce soit à gauche ou à droite.

Mathieu a dit…

http://www.quebecoislibre.org/030118-2.htm

(Lien vers son article)

Pierre K. a dit…

Bonjour Mathieu.
La volonté expresse de Chartrand, dont je ne mets pas en cause la sincérité, n'était pas de mettre fin aux libertés des gens. Très à droite dans sa jeunesse, de plus en plus à gauche à partir de la mi-trentaine, il a n'a jamais pu surmonter son dégoût du capitalisme. Lucide quant à certaines réalités pénibles du monde du travail, il a souvent proposé des remèdes de charlatan. Le culte dont il est l'objet me paraît tout a fait ridicule.